27/01/2006

Ramon Casas de la Mancha

 

Autoportrait sur un tandem avec Pere Romeu, 1897.

 

Ramon Casas appartenait aux mouvements symboliste et moderniste catalans, très liés au mouvement symboliste belge par le choix des thèmes et les influences bourgeoises qu’on y voit poindre.  Le musée d’art moderne de Catalogne situé à Barcelone abrite une magnifique collection de sculptures symbolistes et quelques tableaux de Ramon Casas, considéré comme un maître du genre. Au détour d’un couloir du musée, on tombe né à né avec ce tableau tout en longueur et dont les dimensions et le support de carton sont peu communs pour une œuvre de l’époque –essentiellement destinées à rejoindre un intérieur cossu, riche et coloré. Il s’agit en réalité d’une fantaisie du peintre qui s’est représenté ici avec l’un de ses amis sur un tandem luttant contre le vent sur la côte barcelonaise. L’attitude du peintre, petit et résigné, et de son ami Pere Romeu, long et mince, évoquent la légende du chevalier de la Mancha. Leur posture plus moderne, juchés qu’ils sont sur une bicyclette luxueuse, prête au même rire. Conquis au devoir de démontrer la marche inéluctable de la modernité bourgeoise toute entière rassemblée dans ce maudit vélo, ils sont d’une désinvolture chevronnée face au vent et l’on sent que le progrès ne souffrirait en rien quelque manœuvre qui fisse qu’il n’avança, sur cette monture ou une autre, ce n’est qu’une question de décalage historique… peu de choses en somme. Pere Romeu, tenancier d’un restaurant appelé le 4 gats (les quatre chats) pour lequel fut conçue l’œuvre, et où il recevait les plus grands artistes barcelonais… fit bien vite faillite. Le restaurant existe à nouveau, sous ce nom… mais le tableau est au musée. Gageons que leur course vélocipède les mènera plus loin encore sur les chemins de la gloire. Face au vent, chaque coup de pédale est une victoire sur l’ignorance… ou peut-être pas, allez savoir ! Quichottement vôtre,

 

01:05 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

22/01/2006

David Salle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

David Salle, My Subjectivity, deux panneux dont l'un est perforé de trous, 1981.

 

David Salle est né en 1952. En 1978, il faisait partie du mouvement de peinture dit de "bad painting", et qui affrontait le bon goût de l'intellectualisme de l'art conceptuel pour réhabiliter une certaine forme de sous-culture. Il n'en est et reste pas moins un figuratif, ainsi qu'en témoigne cette oeuvre dont la singularité réside dans le fait qu'elle fasse exception à la démarche plus récente de son auteur consistant à recourir à des superpositions d'images contemporaines -parfois violentes ou érotiques- comme autant de négatifs posés les uns sur les autres afin d'atteindre une forme d'abstraction. 

Les réfrences culturelles sont légions dans son travail, et pourtant il y a dans cette oeuvre un forme d'impudeur, la pénétration d'un espace intime, de sa subjectivité, peut-être, ainsi que le titre le suggère. Le panneau perforé qui fait face à la jeune fille est, à certains égards, plus impressionnant encore que la toile qui y est jointe. La planche a été jalonnée d'alvéoles à espaces réguliers, rigoureusement, précautioneusement, et pourtant rien ne point au travers de ces ouvertures que cette imperturable couleur verte, une lumière occultée, peut-être comme le sens des bribes de mots d'un esprit oprimé ou retenu.

 

Et si précisément, c'était cet espace obscurci qui faisait sens ? Et si c'était cette part-même de sa subjectivité qui était cachée et empêchait à l'oeuvre de faire définitivement sens ? Qu'y a-t-il d'insufisant ou de délibérément inconséquent dans le fait de présenter cette jeune fille nue face à une énigme ? Une énigme sur nous-même ?

 

Ce tableau était exposé au MOMA de New-York en février 2005. 

01:44 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

15/01/2006

James Ensor me raconte...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

James Ensor, La dame sombre. Musée d'art Moderne de Bruxelles.

 

 

Ce matin, après une brève toilette, elle s'est vêtue de noir. Une longue robe qu'elle a boutonnée patiemment sans un soupir- en n'étouffant qu'un sanglot que toute la nuit déjà elle avait retenu- un petit chapeau découpé dans un feutre léger, orné d'une rose en dentelle , noire également. Elle renonça à couvrir ses yeux d'une voilette. Elle a ouvert le rideau et écarté le voile blanc qui retenait la lumière de la fenêtre. Aussitôt, elle relâcha le tissus et rendit sa tension à l'écran de lumière qui ondula encore quelques instants avant de la retrouver.

Il ne pleuvait pas. Elle aurait tant souhaité qu'il pleuve pourtant.

Elle ouvrit l'armoire en pin qui trônait dans le coin opposé de sa petite chambre et à contre cœur, en sortit une ombelle rouge.

Elle posa l'objet sur le lit et songea encore à la pluie, à ces torrents qu'elle avait prié toute la nuit durant le Seigneur de lui envoyer, mais qui ne venaient pas.

Elle plaça une chaise près de la fenêtre et s'assit faisant dos à la lumière. Elle regarda longuement son ombre devant elle, manqua de s'endormir.

Sans cesse, elle enfilait et retirait ses gants dans un geste lent et gracieux.

Elle pleura enfin. 

 

17:07 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

11/01/2006

Charles Sheeler et le vertige

Charles Sheeler (1883-1965), Americana 1931.

 

Charles Sheeler se définissait lui-même ironiquement comme un précisionniste. Peintre et photographe américain, son oeuvre est empreinte d'une grande fascination pour les univers industriels émergeants dans les années 20' et 30'. Ce qui transparaît particulièrement dans Americana, c'est la résolution brutale du peintre à épouser un point de vue neuf, précis et néanmoins déformé. Le monde apparaît ici tel qu'il doit l'être sur une surface plane, dans un univers en deux dimensions : étrange et étranger. Les formes indisposent, la posture est presque inconfortable pour le spectateur lui-même... et pourtant le sujet est anodin. Mais pourquoi cette table est-elle aussi longue ? Et pourquoi cet amas de formes colorées qui s'entrecoupent donnent-elles une impression de déséquilibre ? Parce que tout est presque faux. Parce que cette peinture est témoin d'une réalité fugace que ne pourrait clicher qu'un appareil photo et non l'œil. Tout est faux, jusqu'aux ombres sur les murs... et pourtant tout est vrai, tout est là dans le même univers, mais dans une dimension invisible sans recours à la construction, sans une altération technique de la réalité… et qu’est-ce que l’activité humaine moderne sinon une altération technique de la réalité ?

 

Ce tableau est visible dans les collections d'art moderne du Metropolitan Museum à New York. J’ai vu ce tableau pour la première fois en septembre 2003. Je suis allé le revoir en févier dernier. J’aime le déséquilibre qu’il provoque.

23:55 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Howard HODGKIN et la maladie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Howard Hodgkin (1932- ?), In bed in Venice.

 

"La peinture, ainsi que l'affirme Hodgkin, est à l'inverse de ce qui s'est produit. Nous n'avons pas besoin de connaître l'histoire et de toutes façons, l'histoire est généralement triviale. Plus les gens veulent connaître l'histoire, moins ils regardent le tableau."

 

Howard Hodgkin fait partie des peintres de l'après-guerre les plus tardivement reconnus en Europe. La peinture sort de la toile et couvre le cadre. Ses représentations sont celles de l'intimité de la bourgeoisie anglaise dont Hodgkin est issu. Une intimité en dérive, voilà ce qui se dégage de l'observation attentive de ses toiles où l'on retrouve les éléments maîtres de la peinture de Matisse, de Vuillard de Bonnard. Indices de cet Intimisme, quelques éléments de ses tableaux appellent l'œil à transgresser les lois de l'image conventionnelle à la recherche d'une familiarité. Le tableau lui-même, et le cadre en particulier, rappelle la forme d'un oeuvre proprement encadrée, mais la couleur en a débordé. L'image a pris une dimension nouvelle, mais on aperçoit nettement-il suffit de s'en laisser convaincre- ici un livre, là un lit aux draps rouges et là encore un rideau. Hodgkin a traversé la frontière qui sépare l'abstraction de la représentation scénique- fut-elle subjectivée- mais il garde un pied de ce côté du réel. 

 

Ce tableau était exposé au MOMA, à New-York, le 24 février 2005. Il a attiré mon attention à cause du nom de son auteur- le petit fils du scientifique qui donna son nom à une maladie cancéreuse. Depuis, j'y vois le lit d'un malade et un intérieur bien familier.

14:08 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |