09/03/2006

La Pazza

 

La Pazza, de Giacomo Balla (1871- 1958). Museo d’Arte Moderna de Rome.

C’était dans un de ces endroits dont on ne croit à la possibilité qu’à la lecture d’un ultime roman superflu, un coin de campagne baigné de soleil, noyé de lumière, jusqu’à l’aveuglement. Il y a au fond de la maison à gauche de l’entrée une cuisine modeste, avec un évier en pierre, il y a aussi un ou deux livres de recettes tachés de sang et de sauce. Dans la cuisine, l’ombre règne comme une rhétorique du silence. On y est sourd avec les yeux, rien n’est très net, sinon les effluves du ragoût qui mijote sur la cuisinière en fonte. De la petite fenêtre qui surplombe l’évier, le jour entre comme Dieu en Marie dans une Annonciation de Filippo Lippi. Vous ne la voyez pas, cette cuisine, mais moi je sais qu’elle est là, dans ce tableau. Depuis le fronton de bois de la maison, cette maison que je pense mais que je n’habite pas, des pas résonnent, des pas feutrés presque imperceptibles, qui font crier les nœuds des planches. Les mains encore souillées d’eau, je saisis une serviette et me dirige vers l’entrée. Il y a cette femme, la Pazza, la folle, dans l’encadrement de la porte et qui me fait le signe du silence. Le soleil a brûlé ses cheveux, dévoré ses yeux, ses vêtements se sont usés dans ses étreintes aux arbres. Elle ne voit plus depuis longtemps. Elle a senti de loin le parfum du ragoût, elle a faim. Je m’éveille. Moi aussi je suis fou, depuis ce matin. J’ignorais que la folie fut au bout, mais la Pazza est venue me chercher.

11:08 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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