20/03/2006

Les plus formidables gueules de la peinture (1)

 

Carlo Crivelli (1430 ?- 1500 ?) Saint Pierre l’Apostolique,

 

Afin d’initier une série intitulée « Les plus formidables gueules de la peinture », je suggère que l’on se penche sur le cas étrange de Carlo Crivelli, peintre italien du XVème siècle, et sur cette propension saugrenue qu’il avait de dénicher pour ses compositions les modèles les plus tordus qu’on puisse imaginer. Il suffit de se plonger quelques heures-on ne s’en tire pas à meilleurs compte, croyez-moi- dans un livre de reproductions pour se convaincre qu’on a affaire ici à un moment singulier de l’histoire de l’art. Son Saint Bartholomé a les traits malingres et le regard d’un psychopathe en puissance, Saint Jean l’Evangéliste a l’air d’un demeuré. Ils ont tous le regard allumé dans ses compositions : de Saint Antonio à l’enfant Jésus, en passant par Saint Dominique (National Galery de Londres), on les dirait tous sur le dernier souffle ou près à chanter « I’am waiting for my man ».

 

Dans le Triptyque du Camerino à Milan, il y a des détails trashs qui feraient au dernier des juristes (je dis ici  « juriste » comme j’aurais dit médecin ou concierge pour signifier un état moyen de l’Europe*) une vocation à l’histoire de l’art. Saint Pierre Martyr a un tranchant de hache en travers du crane, l’enfant Jésus tient dans sa main potelée un frêle oiseau qui va manifestement déchanter…  Au dessus du siège luxueux de la vierge pendent des pommes monstrueuses (on n’ose imaginer que le fruit défendu fut aussi charnel) et des courges tout à fait esthétiques (on a toutes les raisons de croire que le fruit défendu devait avoir plutôt cette allure-là). Mais le plus invraisemblable (ou peut-être justement le plus vraisemblable) de ces personnages, c’est Saint Pierre apostolique. Affublé de deux clés trop lourdes pour lui, d’une couronne qui doit valoir son pesant d’or autant que de ridicule et qui écrase ses oreilles au point de les replier sur elles-mêmes, alourdit son front et fait ployer ses sourcils, il se tient là, les bras ballants devant l’événement et il faut bien être honnête ça l’inquiète un peu, ou alors il pense à ce que madame Saint-Pierre a préparé pour le souper... Un homme qui semble très à son aise dans ses fonctions de père de l’Eglise et de gardien des portes de l’Eternité ! 

 

Intéressez-vous à Crivelli si ce n’est déjà fait. Je vous promets qu’il y a là un univers suffisamment singulier pour vous réconcilier avec la peinture de la Renaissance (pour peu qu’on ait pu être jamais fâché avec elle, mais Duchamp a bien voulu tuer la Joconde…). Et si vous n’êtes pas encore convaincu, achetez le livre de Daniel Arasse, « histoires de peintures » (Denoël), il n’y parle pas de Crivelli, mais ses commentaires sur la peinture perspectiviste de la Renaissance vous aiderons à décoder quelques signes importants…

 

Prochain numéro des plus formidables gueules de la peinture : Scomparini (1845-1913).

 

*cfr Le jardin des supplices, O. Mirbeau.

 

détail de I SANTI PIETRO APOSTOLO  E DOMENICO , TRIPTYQUE MILANO BRERA.

15:42 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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