21/03/2006

Adoncques mon pote le peintre

 

 

Adoncques mon pote le peintre avait entrepris de détruire le tableau que je lui préférais. Ce n’est rien il en a produit d’autres depuis, et je possède aujourd’hui une reproduction photographique –médiocre, certes mais elle a le mérite d’exister ce qui n’est pas une évidence universelle- de cette toile. Adoncques mon pote le peintre est un type entamé, un type que tout entame qui saigne et vomis de la couleur.

 

Jaune. Comme dans le pistil, une entaille en éclair, un coup de pinceau. Un parfum qui distille, dans l’écorchure de l’air, une couleur.

Rouge. Comme l’étampe lourde qui s’abat, fronde sourde, sur le corps bombé, le sein étroit d’une fleur. Coup de pinceau.

Violet. La fraîche et soudaine tumeur, exsangue au soleil plombé. Comme la flèche furibonde violant l’œil blessé déjà- qui s’éteint. Offrande, flèche violente comme s’offre le rai tendre.

Noir. Comme la cendre d’une femme blonde. Une mèche lasse à tes lèvres va descendre. Et les tanins du ciel en métamorphose, sur tes doigts gourds au toucher se déposent. Et dans les ombres de la palette, les reflets d’un Léviathan s’émeuvent quand saisissant cet orviétan, alchimie laborantine acryliques volontés, tu peins. Monstres égarés dans l’univers profond. Imaginaire aux soins si délicats !

Bleu. Amis scellés ravis par le Ciel fécond. Vous dispersez vos images dans la toile ; Et éclatez, enfants sages, dans une bardée d’étoiles. 

Blanc. 

 

Adoncques c’est un escogriffe, une mandale un coup de rouge un coup de griffe. Adoncques mon pote le peintre je l’aime.

 

12:05 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

20/03/2006

Les plus formidables gueules de la peinture (1)

 

Carlo Crivelli (1430 ?- 1500 ?) Saint Pierre l’Apostolique,

 

Afin d’initier une série intitulée « Les plus formidables gueules de la peinture », je suggère que l’on se penche sur le cas étrange de Carlo Crivelli, peintre italien du XVème siècle, et sur cette propension saugrenue qu’il avait de dénicher pour ses compositions les modèles les plus tordus qu’on puisse imaginer. Il suffit de se plonger quelques heures-on ne s’en tire pas à meilleurs compte, croyez-moi- dans un livre de reproductions pour se convaincre qu’on a affaire ici à un moment singulier de l’histoire de l’art. Son Saint Bartholomé a les traits malingres et le regard d’un psychopathe en puissance, Saint Jean l’Evangéliste a l’air d’un demeuré. Ils ont tous le regard allumé dans ses compositions : de Saint Antonio à l’enfant Jésus, en passant par Saint Dominique (National Galery de Londres), on les dirait tous sur le dernier souffle ou près à chanter « I’am waiting for my man ».

 

Dans le Triptyque du Camerino à Milan, il y a des détails trashs qui feraient au dernier des juristes (je dis ici  « juriste » comme j’aurais dit médecin ou concierge pour signifier un état moyen de l’Europe*) une vocation à l’histoire de l’art. Saint Pierre Martyr a un tranchant de hache en travers du crane, l’enfant Jésus tient dans sa main potelée un frêle oiseau qui va manifestement déchanter…  Au dessus du siège luxueux de la vierge pendent des pommes monstrueuses (on n’ose imaginer que le fruit défendu fut aussi charnel) et des courges tout à fait esthétiques (on a toutes les raisons de croire que le fruit défendu devait avoir plutôt cette allure-là). Mais le plus invraisemblable (ou peut-être justement le plus vraisemblable) de ces personnages, c’est Saint Pierre apostolique. Affublé de deux clés trop lourdes pour lui, d’une couronne qui doit valoir son pesant d’or autant que de ridicule et qui écrase ses oreilles au point de les replier sur elles-mêmes, alourdit son front et fait ployer ses sourcils, il se tient là, les bras ballants devant l’événement et il faut bien être honnête ça l’inquiète un peu, ou alors il pense à ce que madame Saint-Pierre a préparé pour le souper... Un homme qui semble très à son aise dans ses fonctions de père de l’Eglise et de gardien des portes de l’Eternité ! 

 

Intéressez-vous à Crivelli si ce n’est déjà fait. Je vous promets qu’il y a là un univers suffisamment singulier pour vous réconcilier avec la peinture de la Renaissance (pour peu qu’on ait pu être jamais fâché avec elle, mais Duchamp a bien voulu tuer la Joconde…). Et si vous n’êtes pas encore convaincu, achetez le livre de Daniel Arasse, « histoires de peintures » (Denoël), il n’y parle pas de Crivelli, mais ses commentaires sur la peinture perspectiviste de la Renaissance vous aiderons à décoder quelques signes importants…

 

Prochain numéro des plus formidables gueules de la peinture : Scomparini (1845-1913).

 

*cfr Le jardin des supplices, O. Mirbeau.

 

détail de I SANTI PIETRO APOSTOLO  E DOMENICO , TRIPTYQUE MILANO BRERA.

15:42 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09/03/2006

La Pazza

 

La Pazza, de Giacomo Balla (1871- 1958). Museo d’Arte Moderna de Rome.

C’était dans un de ces endroits dont on ne croit à la possibilité qu’à la lecture d’un ultime roman superflu, un coin de campagne baigné de soleil, noyé de lumière, jusqu’à l’aveuglement. Il y a au fond de la maison à gauche de l’entrée une cuisine modeste, avec un évier en pierre, il y a aussi un ou deux livres de recettes tachés de sang et de sauce. Dans la cuisine, l’ombre règne comme une rhétorique du silence. On y est sourd avec les yeux, rien n’est très net, sinon les effluves du ragoût qui mijote sur la cuisinière en fonte. De la petite fenêtre qui surplombe l’évier, le jour entre comme Dieu en Marie dans une Annonciation de Filippo Lippi. Vous ne la voyez pas, cette cuisine, mais moi je sais qu’elle est là, dans ce tableau. Depuis le fronton de bois de la maison, cette maison que je pense mais que je n’habite pas, des pas résonnent, des pas feutrés presque imperceptibles, qui font crier les nœuds des planches. Les mains encore souillées d’eau, je saisis une serviette et me dirige vers l’entrée. Il y a cette femme, la Pazza, la folle, dans l’encadrement de la porte et qui me fait le signe du silence. Le soleil a brûlé ses cheveux, dévoré ses yeux, ses vêtements se sont usés dans ses étreintes aux arbres. Elle ne voit plus depuis longtemps. Elle a senti de loin le parfum du ragoût, elle a faim. Je m’éveille. Moi aussi je suis fou, depuis ce matin. J’ignorais que la folie fut au bout, mais la Pazza est venue me chercher.

11:08 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |