09/05/2006

Le lieu de l'Incarnation

 

Il y a un scandale dont on ne peut mesurer l’importance qu’en ayant de visu pu en constater les effets désastreux. Je veux parler des treize minutes que la ville de Padova condescend à laisser aux touristes de passage qui souhaitent voir la Chapelle dei Scrovegni, peinte par Giotto.

C’est à cause de ces pitoyables treize minutes que je n’ai compris que deux jours plus tard ce que j’avais entrevu.

 

Il y a là une Annonciation pour le moins surprenante (en réalité, tout y est surprenant, allez-y voir). L’Annonciation, comme chacun sait, réalise l’Incarnation de Dieu sur Terre- second grand mystère de la Religion chrétienne, le premier étant la Création (Fiat Lux)- par le simple dialogue de Marie et de l’Archange Gabriel (Fiat Mihi secundum verbum tuum), c’était un 25 mars et il faisait beau, Marie avait détaché ses cheveux et son corsage, elle resplendissait de beauté et dans le revers de sa robe ses seins étouffaient dans un désir moite. Dans l’histoire de la peinture, ce sujet est celui qui a suscité les plus grandes prouesses techniques et d’inventivité à la Renaissance. Jusque là je n’apprends rien à personne. Je vous suggère de lire l’immense œuvre de Daniel Arras à ce sujet. Il était intarissable sur la question. Dans cette Chapelle, donc, l’Annonciation est présentée de manière singulière. A droite et à gauche du chœur, on peut voir respectivement au sommet de la colonne de gauche, et sur l’autre versant, au dessus de la colonne de droite, ici Gabriel et  là Marie. Ils occupent des balcons de pierre entre lesquels on voit qu’a été mis à pendre un peu de linge entre deux cordes qui disparaissent avec le mur. On entrevoit une chambre derrière Marie, la chambre intranquille où elle ne se consume de rien, là pauvre femmes aux nuits sans vagues. Entre eux, un gouffre énorme, qui donne sur la coupole du Chœur et l’Autel.  Pourquoi cette présentation ? Pourquoi avoir choisi une telle disposition ? Pourquoi avoir ainsi éloigné Marie et créé un tel vide entre elle et l’Archange ?

Dans un grand nombre d’Annonciations, il existe une fracture ou un objet symbolique entre Marie et Gabriel- qui permette de résoudre l’impossible représentation de l’Incarnation. Chez Lippi une colonne, chez Crivelli une muraille, chez Piero della Francesca une porte, chez Lorenzetti un fond d’or, chez Fra Angelico une fausse perspective au secours d’une colonne invisible, etc.

Ici, l’espace n’est pas figuré par le peintre, il préexiste, c’est un espace qui, au-delà de la représentation, a un sens architectural dont s’est servi Giotto. Parce qu’après tout, il aurait pu choisir de présenter l’Annonciation ailleurs dans cette Chapelle où il n’avait que l’embarras du choix. Mais l’idée de Giotto est géniale. Dans une église le lieu où résonnent les paroles qui réalisent l’incarnation et l’offrande du Christ, c’est précisément l’Autel. C’est précisément à l’écoute des paroles du prêtre qui résonnent dans la coupole que nous apparait toute la force de cette sentence : Rien n’est impossible à Dieu qui est tout verbe. L’Incarnation se réalise avec le concours du spectateur et avec le concours du lieu. La storia s’évade un instant du tableau pour faire de nous les acteurs universels du secret stratagème de Giotto.

15:47 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

En passant Je laisse un petit coucou

Écrit par : Nictoo | 09/05/2006

C'était donc toi ce type qui ne voulait pas sortir de la Chapelle, montre en main, "mais cela ne fait que 10 mm". J'aurais bien été incapable de remarquer tout ce que tu as écrit. Par contre, sur les Vertus et les Vices, j'ai un peu souffert ...(normal) ce sont deux mots que je déteste. Les inscriptions, face à face, de chaque côté, étaient presque effacées. Pourquoi n'ont elles pas été restaurées ... La présentation des vertus Prudence, Force, Tempérance , justice, foi, espérance, charité, et puis sur l'autre mur, la présentation des vices, Sottise, folie, inconstance, colère, injustice, envie, désespoir ... comme si le désespoir était un vice ..
ce que j'ai préféré : la colère qui arrache ses vêtements, et l'Inconstance , une femme sur une route qui tombe en arrière ...
mais j'y retournerai ...

Écrit par : transparente | 21/06/2006

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