11/05/2006

Les plus formidables gueules de la peinture (2)

Détail de Egon Schiele, Nu viril, crayon et acrylique sur carton, 1910 Collection Musée Leopold, Vienne.

 

Dans un de ses inventaires d’exposition, Egon intitule ce tableau Nu Viril. Il fait partie d’une longue série produite en 1910 sur du papier cartonné. Il le présente donc comme une simple étude, mais nous savons tous qu’il s’agit d’un autoportrait.

A l’époque, il a 20 ans. Son père, employé du chemin de fer viennois a disparu alors qu’il avait quinze ans. Selon certains historiens, que contestent des archives (mais il y avait peut-être là péril à rompre un secret de famille) il serait mort de la syphilis. Devenu fou, il ordonnait qu’on laisse à table un ultime couvert pour une personne dont il attendait inlassablement la visite.

E.S. est entré en 1907 à l’Académie de Vienne où il lutte contre l’orthodoxie de ses professeurs, tente d’affirmer en lui-même et dans son entourage, la rupture. On a souvent reproché à ce peintre- et on n’aime parfois pas sa peinture pour cette étrange raison- d’avoir trop torturé les corps. En fait, il s’agit aux prémisses d’autotortures. Ce garçon, si beau, a commencé par représenter sa propre laideur avant que d’entamer la beauté des autres. Jeunes femmes à la maigreur abjecte, cons écartelés et rougeoyants- voire sanguinolents, corps meurtris et tendus, cloués au destin, dans un univers vide. Seul le corps importe dirait-on, le corps envers et contre tout, sans décor utile. L’une de ses premières œuvres majeures est la représentation du Christ en croix et des deux larons intitulée Calvaire et éclipse solaire, datant de 1907. On y voit le Christ de profil, de profil également l’un de ses compagnons de mort, et de face le troisième, agonisant dans une torsion douloureuse tandis que Jésus semble à ses cotés se maintenir dignement. Ceci est exemplaire de ce que l’œuvre de Schiele ne peut traumatiser que plus encore la vision de ceux qui comme nous ont vus d’autres images atroces de corps mutilés. Son œuvre préfigure l’horreur des camps, l’abomination d’une représentation des sévices. Et chez lui, les sévices sont humains. Avant lui, les représentations des douleurs humaines en dehors des saints martyrs et du Christ en croix sont rares. En même temps que s’éclipse Dieu, s’éclipse la divinité de Jésus. C’est cet abandon à la douleur qui répugne. C’est la torture quotidienne qui dérange, c’est le revers des corps, qui semble surgir sous chaque trait.

Egon Schiele grimace. A qui ? D’abord à lui-même, à nous ensuite, avant de provoquer sur la toile la grimace des autres, et la nôtre- nous les regardants. Ce réveil des visages, c’est à lui qu’on le doit.

19:36 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Egon ... Vos commentaires passionnés sur mon mon blog m'ont permis de découvrir le vôtre ainsi que cette note très personnelle et fort intéressante sur l'autoportrait qui l'illustre.

Je reviendrai débattre avec vous mais plus tard car actuellement, je manque de temps pour ce genre de chose. Ce n'est que partie remise. N'hésitez pas à vous faire entendre.

A bientôt.

Écrit par : Feançois | 23/05/2006

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