12/06/2006

Huys, Flaubert et Ernst ou Trois Tentations.

 


Et s’il existait une communauté d’esprit ? Flaubert s'est inspiré de Breughel, mais qu'est-ce qui inspira Huys ? et Bosch ? et Dali ? Et pourquoi Max Ernst, entre tous, semble avoir toujours été destiné à peindre ce tableau, meme s'il fut le dernier ? Et s’ils avaient tous entrepris un long Dialogue aux enfers ? Et si Saint-Antoine était de la partie ?

 

Deux brèves observations. La première concerne la présence de Saint-Antoine sur le tableau de Huys, ou plutôt sa notable absence dans l’œuvre de Ernst. Ce dernier semble avoir mesuré davantage l’importance de la tentation à celle de la légende. Ou peut-être Saint-Antoine est-il celui à travers l’œil duquel Ernst peint ? La seconde concerne l’immense communauté des représentations et l’esprit sublime qui unit le texte et les deux œuvres. Amusez-vous ! Il y a bien plus à découvrir que je ne pourrais le faire… J’attends vos commentaires, vos remarques, vos observations… ça remue sous la toile et entre les mots, je suis certain que vous l’aurez remarqué. 

 



« Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui.
Au loin des jets d'eau s'élèvent, lancés par des baleines ; et du fond de l' horizon les Bêtes De La Mer
rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelées comme des scies, s'avancent en se traînant sur le sable.
Tu vas venir avec nous, dans nos immensités où personne encore n'est descendu !
Des peuples divers habitent les pays de l'océan. Les uns sont au séjour des tempêtes ; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes froides, broutent comme des bœufs les plaines de
corail, aspirent par leur trompe le reflux des marées ou portent sur leurs épaules le poids des
sources de la mer.
Des phosphorescences brillent à la moustache des phoques, aux écailles des poissons. Des oursins
tournent comme des roues, des cornes d' Ammon se déroulent comme des câbles, des huîtres font crier leurs charnières, des polypes déploient leurs tentacules, des méduses frémissent pareilles à des
boules de cristal, des éponges flottent, des anémones crachent de l'eau ; des mousses, des varechs ont poussé.
Et toutes sortes de plantes s'étendent en rameaux, se tordent en vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en éventail. Des courges ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents.
Les dedaïms de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des têtes humaines ; des mandragores
chantent, la racine baaras court dans l'herbe. Les végétaux maintenant ne se distinguent plus des
animaux. Des polypiers, qui ont l’air de sycomores, portent des bras sur leurs branches. Antoine croit
voir une chenille entre deux feuilles ; c’est un papillon qui s’envole. Il va pour marcher sur un
galet ; une sauterelle grise bondit. Des insectes, pareils à des pétales de roses, garnissent un
arbuste ; des débris d’éphémères font sur le sol une couche neigeuse. Et puis les plantes se confondent avec les pierres. Des cailloux ressemblent à des cerveaux, des stalactites à des mamelles, des fleurs de fer à des tapisseries ornées de figures.
Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des empreintes de buissons et de
coquilles-à ne savoir si ce sont les empreintes de ces choses-là, ou ces choses elles-mêmes. Des
diamants brillent comme des yeux, des minéraux palpitent.
Et il n’a plus peur !
Il se couche à plat ventre, s’appuie sur les deux coudes ; et retenant son haleine, il regarde.
Des insectes n’ayant plus d’estomac continuent à manger ; des fougères desséchées se remettent à
fleurir ; des membres qui manquaient repoussent. Enfin, il aperçoit de petites masses globuleuses,
grosses comme des têtes d’épingles et garnies de cils tout autour. Une vibration les agite.
Antoine délirant :
ô bonheur ! Bonheur ! J’ai vu naître la vie, j’ai vu le mouvement commencer. Le sang de mes veines
bat si fort qu’il va les rompre. J’ai envie de voler, de nager, d’aboyer, de beugler, de hurler.
Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe,
tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m’émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l’eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir
sur toutes les formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu’au fond de la matière, -être la matière!
Le jour enfin paraît ; et comme les rideaux d'un tabernacle qu’on relève, des nuages d’or en
s’enroulant à larges volutes découvrent le ciel. Tout au milieu, et dans le disque même du soleil,
rayonne la face de Jésus-Christ.
Antoine fait le signe de la croix et se remet en prières. »

 

Dernières pages de La Tentation de Saint-Antoine, Gustave Flaubert, 1874.

13:16 Écrit par Lucas Violin | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Commentaires

... vive les associations d'idées...
Bosch et Ernst, 2 peintres que j'apprécie beaucoup...
bonne continuation

Écrit par : Rynnn | 10/08/2006

Etes-vous certains de l'absence de saint-antoine dans l'oeuvre de max ernst? Si oui, alors qui est donc l'homme en rouge au milieu de la toile?

Écrit par : Mam | 07/05/2011

Mam, tu soulèves la question qui me turlupine depuis que je travaille sur cette oeuvre en Histoire de l'Art ... vraiment difficile à analyser, je commence à regretter mon choix.

Écrit par : 666camus | 04/01/2012

Bien sur qu'il existe une communauté d'esprit! Tant d'études le prouvent! Comment expliquer sinon les recherches d'Anatole Panine en Russie, qui démontrent que des jouets totalement inédits ont étés inventées à une même époque à des endroits totalement différents sans aucun contact entre eux? Comment expliquer que certains mammifères adoptent simultanément un même comportement nouveau à des kilomètres de distance? Et que dire alors de l'influence que nous avons les uns sur les autres dans une même société ou une même culture? Il n'y a que certains obscurantistes de l'art actuel qui continuent à croire que l'on peut créer "ab nihilo", aveuglés par un siècle de doctrine! Ainsi ils se privent de tant de richesses et leur création devient si pauvre! Et comme écrit Rynn: vive les associations d'idées :D

Écrit par : Eric | 11/01/2012

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